Les Caractères

Question

L’extrait est composé de 3 paragraphes, tous avec une énonciation différente. Le premier paragraphe est un discours direct rapporté, l’énonciation est coupée. Dans le deuxième paragraphe, l’énonciation est également ancrée, il ne s’agit plus d’un discours mais plutôt d’un jugement. Tandis que dans le troisième paragraphe, l’énoncé est coupé de la situation d’énonciation, dans lequel on peut y voir une leçon. Pourquoi La Bruyère procède-t-il ainsi ?

La première énonciation recours à l’exemple et au dialogue. Le recours à l’exemple a la faculté de persuader et de rendre plus claire la morale. On comprend mieux le message que veut faire passer La Bruyère. Il lui permet aussi d’amener le lecteur à avoir la même réflexion que lui. Le dialogue rend le texte plus vivant, plus animé, accentue l’effet de réalité et maintient donc mieux l’attention du lecteur. Le dialogue permet également une opposition entre deux points de vue, fait donc intervenir le lecteur de façon plus immédiate et l’amène à se poser des questions, à choisir.

Le deuxième paragraphe se sert d’une énonciation ancrée qui interpelle : le locuteur (le « je ») interpelle directement le destinataire qui est Philémon (au premier degré) mais aussi le lecteur (au deuxième degré). Dans ce deuxième paragraphe, d’une grande subjectivité, le locuteur ne retient qu’une seule thèse. Il exprime un fort jugement par le biais de nombreux déictiques à connotation péjorative ici, qui piquent au vif. Cette énonciation qui permet à la révolte du « je » de s’exprimer, emporte le lecteur qui s’indigne pareillement.

Le troisième paragraphe utilise un énoncé coupé. Le locuteur est absent de ce paragraphe, les tournures sont impersonnelles et les verbes conjugués au présent de vérité générale. Ce paragraphe donne une impression d’objectivité. Mais en réalité, l’énonciation est masquée, il y a une opinion personnelle de La Bruyère qui est exprimé. La subjectivité de cette opinion est exprimée à travers une maxime générale qui permet de la cacher.

L’argumentation progresse donc tout au long du texte. On part d’un exemple particulier, pour arriver à une affirmation d’ordre générale. A chaque fois que La Bruyère change d’énonciation, la nouvelle nous apporte un nouvel éclairage de la question soulevée par l’auteur lui-même. Cette argumentation est efficace car elle permet au lecteur de suivre les différentes étapes du raisonnement du moraliste. Il est basé sur une observation en premier via le dialogue. La Bruyère plonge le lecteur dans une conversation en déroulement. Ensuite, il y a une première réaction d’indignation de la part du moraliste et un questionnement que nous devons effectuer sur nous même avec l’interpellation. Enfin, une réflexion qui est plus distancée mais également plus complexe, qui est de l’ordre générale.

Les changements d’énonciation, en permettant la multiplication des points de vue, rendent l’argumentation plus efficace et la morale plus complexe.

Commentaire

« Une ample comédie à cent actes divers », la définition que donne La Fontaine des Fables peut également s’appliquer à l’œuvre Les Caractères de Jean de La Bruyère dont le titre semble limiter le projet à l’observation des Mœurs de ce siècle. La Bruyère qui prétend simplement imiter et poursuivre les Caractères de Théophraste, philosophe grec antique, annonce cependant dans sa préface une ambition beaucoup plus grande : « Bien que je les tire souvent de la Cour de France et des hommes de ma nation, on ne peut néanmoins les restreindre à une seule cour, ni les renfermer en un seul pays, sans que mon livre ne perde beaucoup de son étendue et de son utilité, ne s’écarte du plan que je me suis fait de peindre les hommes en général ». La Bruyère est un grand moraliste du XVIIe siècle qui a vécu à l’époque de la monarchie absolue de Louis XIV. Comme tous les moralistes, que sont Molière, La Rochefoucauld ou La Fontaine, La Bruyère propose, sous une forme discontinue, des réflexions sur les mœurs. Les Caractères qui se composent de 16 chapitres, comportant un nombre divers de fragments appelés « remarques », ont été publiés pour la première fois en 1688 et réédités 9 fois jusqu’en 1696, la dernière à titre posthume. La Bruyère apportait des modifications entre chaque édition, et multipliait notamment le nombre des portraits qui rencontraient un grand succès. L’extrait que l’on va étudier se trouve dans le livre 2, qui traite Du mérite personnel et reflète des modifications du texte, le premier paragraphe ayant été rajouté lors de la cinquième édition tandis que les deux derniers datent de la première. Dans cette remarque, La Bruyère fait le portrait d’un parvenu dans une société de la représentation, où l’apparence est fondamentale. Comment La Bruyère met-il à profit son art de portraitiste pour délivrer un enseignement moral dans un texte qui sait rester plaisant ? Dans une première partie nous montrerons que La Bruyère fait un portrait dialogué et en action. Dans une deuxième partie nous étudierons l’opposition entre l’être et le paraître ainsi que l’interrogation de la place du mérite personnel dans les jugements de la société. Dans une troisième partie, nous étudierons les valeurs que défend La Bruyère, oubliées ou négligées par ses contemporains et la confiance que le moraliste accorde à son lecteur.

« L’or éclate » qui ouvre le portrait de même que le verbe « briller » sont une évocation évidente du soleil, symbole de l’absolutisme royal. Traumatisé dans l’enfance par la Fronde, Louis XIV a centralisé la France afin de maîtriser la noblesse et de diminuer considérablement son pouvoir. Alors que les nobles se trouvent confinés à la Cour, réduits au rôle de courtisans, les bourgeois qui ont beaucoup d’argent puisqu’ils travaillent sont mieux considérés et peuvent pour certains, comme Philémon, accéder à Versailles qu’ils magnifient, « habillés des plus belles étoffes », couverts « d’or » et de « bijoux », circulant en « carrosse brillant ». Pour parfaire la « magnificence » de son règne, Louis XIV a su s’entourer des artisans et des « ouvriers » les plus talentueux dans tous les domaines ce qui est évoqué dans le texte par les références à la « broderie » ou aux « ornements » de même que par les termes « chef-d’œuvre » ou « parfait » pour décrire une « montre » et « un diamant ». A travers Philémon, La Bruyère fait le portrait d’un personnage de son temps, le bourgeois parvenu, que l’on voit ici évoluer à la ville et non à la cour.

Le portrait de Philémon est fait sous forme d’un dialogue entre deux personnes, l’une ne connaissant pas Philémon et l’autre admirant sans réserve l’apparence qu’il donne. Le recours au dialogue qui oblige l’un des interlocuteurs à le décrire à l’autre, accentue le naturel de la description, du fait qu’elle s’inscrit dans une conversation. C’est donc un portrait au second degré, offert non directement au lecteur mais à l’un des personnages déjà en scène. Philémon est individualisé, il est doté d’un nom grec, comme tous les personnages de La Bruyère qui précise ainsi au lecteur qu’il a pris le parti des Anciens dans la querelle les opposant aux Modernes. La Bruyère fait une observation précise et pittoresque de Philémon, rappelant le travail d’un peintre qui tente de « fixer » son personnage sur une toile. L’observation précède chez La Bruyère le discours. Le portrait s’appuie ainsi sur de nombreux éléments concrets comme les « habits » et les « bijoux » : Philémon, le parvenu, est resplendissant d’or, vêtu « des plus belles étoffes » couvertes de « broderies » et d’ « ornements », il porte une « épée » dont la garde est détaillée et une « montre ». L’emploi de termes techniques concernant les bijoux, « l’or », « un onyx », « un gros diamant », en renforce la puissance évocatrice. La magnificence de son apparence est également renforcée par un procédé d’accumulation, Philémon dispose d’un «carrosse brillant », d’un « grand nombre » de laquais, et « six bêtes» tirent son attelage.

La Bruyère réalise de Philémon un portrait en action. On peut l’imaginer sans peine faire étalage de ses richesses « il tire une montre qui est un chef d’œuvre », « il fait briller » son diamant aux yeux des autres, de nombreux laquais le « suivent », « six bêtes […] traînent » son carrosse. Nous sommes ainsi invités au spectacle que donne ce parvenu dans un portrait qui juxtapose les scénettes : Philémon étincelant ; Philémon, sa montre et son épée ; Philémon, ses laquais et son attelage…Le dialogue évoque un dialogue théâtral, les répliques courtes fusent avec vivacité entre les deux interlocuteurs du premier paragraphe. La tournure des phrases est faite de telle sorte que les didascalies théâtrales sont sous-entendues, on imagine sans peine l’intonation des répliques tour à tour éblouies, admiratives, sceptiques, moqueuses ou critiques.

La Bruyère dessine donc de Philémon un portrait pittoresque et plaisant, rendu complexe par la multiplicité des regards portés sur lui. S’il est pour son admirateur l’archétype de la personne qui a réussi son ascension et à qui chacun devrait ressembler, l’homme sage qui lui répond, remet les choses en place, distingue le paraître et l’être, déshabille Philémon, réserve sa curiosité pour le travail des artisans « envoyez-moi cet habit et ces bijoux de Philémon ; je vous quitte de la personne » et pose ainsi la question du mérite personnel.

Le portrait de Philémon ne comporte aucune caractéristique physique ou affective de sa personne. Il y a seulement énumération de tout ce qu’il porte et possède, « les plus belles étoffes », « la broderie et les ornements », « une montre », « une épée », « un gros diamant »… Le procédé d’accumulation renforcé par les nombreuses hyperboles, « les plus belles », « un grand nombre », les champs lexicaux de l’avoir et du manque, permettent de comprendre que Philémon possède tout ce qu’il y a de plus éblouissant, « toute sorte de parure », qu’ « il ne lui manque » rien, en tout cas, « aucune de ces curieuses bagatelles que l’on porte sur soi». Philémon n’est que ce qu’il possède. Philémon n’est qu’apparence, machine à paraître. Mais cet effort pour paraître est vain. Ainsi dès les premières réparties, l’interlocuteur qui ne connait pas Philémon renvoie le mérite de sa magnificence aux ouvriers qui ont confectionnés ses vêtements et manifeste sa curiosité pour ses parures mais « je vous quitte de la personne » rappelant ainsi de manière ironique, la différence entre le paraître et l’être, c'est-à-dire entre ce qu’il a et ce qu’il pense, son esprit. Dans le deuxième paragraphe, le moraliste interpelle directement et vivement Philémon, dénonçant son erreur de jugement, « tu te trompes ». Cette période est découpée en deux parties. La première est une gradation « ce carrosse brillant, ce grand nombre de coquins qui te suivent et ces six bêtes qui te traînent », à nuance péjorative en raison de l’accumulation d’adjectifs démonstratifs. Ce procédé stylistique est appuyé également par un parallélisme de construction, nom puis proposition relative. Chaque fois Philémon apparaît en position de complément d’objet tandis que ses richesses sont en position de sujet ce qui montre que Philémon est dépendant de ce qu’il possède. Il y a également une amplification des nombres. Cette première partie de phrase est une longue protase qui se termine par une courte apodose « que l’on t’en estime davantage ». La deuxième partie de la phrase est composée d’une protase qui aboutit sur le mot « toi » en sommet de phrase et d’une pique très courte « qui n’est qu’un fat » à laquelle on ne s’attend pas, dont le but est de blesser Philémon dans son orgueil. Philémon est décrit comme une coquille brillante mais vide.

Cependant, le moraliste estime que la confusion entre être et avoir est partagée par Philémon mais aussi par ceux qui l’admirent. La toute dernière phrase du texte nuance en effet la responsabilité de Philémon et accentue celle des observateurs, du fait de leur admiration : « il lit cela dans la contenance et dans les yeux de ceux qui lui parlent ». Le dialogue permet à l’auteur de mettre en avant le ridicule du personnage qui décrit Philémon. L’admirateur de Philémon n’est cependant pas béat devant lui, il ne le vénère pas comme un dieu, il reconnait sa « vanité » et l’opportunisme qui lui ont permis de réussir en société, puisqu’il le décrit comme « un jeune homme qui a épousé une riche vieille » mais il ne s’en offusque pas. La Bruyère décrit donc une société gangrénée, dans laquelle tous confondent la naissance, la richesse et le mérite personnel « celui qui avec un grand cortège, un habit riche et un magnifique équipage, s’en croit plus de naissance et plus d’esprit ». L’admiration que l’on voue à autrui dépend du seul fait de la naissance ou de la brillance extérieure, seuls critères pour juger les personnes : ce qui brille « et qui est parfait ». Le mérite que Philémon s’attribue tient à peu de choses et ne dépend pas de lui puisqu’ « il n’est qu’un fat », il ne brille pas en esprit. Dans le dernier paragraphe, le moraliste généralise son propos, Philémon étant remplacé par « celui qui ». Le mérite personnel n’a pas sa place en société. La Bruyère montre ainsi que la confusion des valeurs résulte du système social de la cour qui impose à chacun la nécessité de paraître au détriment de toute humanité vraie.

Le moraliste qui ne se laisse pas éblouir par l’éclat de l’or prétend aller voir derrière pour révéler la vérité. La Bruyère dessine ainsi un portrait à l’envers du grand siècle nous montrant un monde en train de se décomposer. Mais que peut la lucidité du moraliste ?

La Bruyère n’est pas un moraliste dogmatique, il n’a pas de thèse à défendre mais l’exigence de vérité et l’importance première des qualités de cœur sont les valeurs qui fondent son jugement tout au long des Caractères. Dans ce portrait, La Bruyère dénonce les masques qui permettent à Philémon de feindre d’être ce qu’il n’est pas, à savoir un prince de sang pourvu d’esprit. Apostrophant Philémon, « l’on écarte tout cet attirail qui t’est étranger », le moraliste cherche à « pénétrer jusqu’à [lui] » c'est-à-dire qu’il traque la vérité derrière les déguisements. Mais Philémon n’est « qu’un fat », un sot inconsistant dépourvu d’esprit, incapable donc d’accéder à la vérité : il « s’en croit plus de naissance et plus d’esprit ». Ridicule, Philémon est également dépourvu de cœur. Tel Narcisse, comme l’indique son nom ronflant, il n’aime que le reflet qu’il donne de lui-même dans « les yeux de ceux qui lui parlent ».

Par son souci de comprendre l’homme, La Bruyère appartient à la génération des grands écrivains classiques mais pour lui, l’homme vivant n’est pas à la hauteur de l’homme idéal que mettaient en scène les œuvres classiques. L’unité, l’équilibre, la cohérence du monde a éclaté. La Bruyère décrit au contraire un monde fragmenté où règnent la fausse grandeur, l’envie, l’égoïsme : tous les habits éblouissants de Philémon ne composent pas une parure harmonieuse mais « un attirail », un mélange hétéroclite. De même, trop attaché aux choses matérielles, « ces curieuses bagatelles » qu’il désire posséder et qui l’alourdissent, « six bêtes » sont nécessaires pour le traîner, Philémon est incapable de s’élever aux choses de l’esprit et du cœur. L’écriture en fragments des Caractères, le texte modifié au fil des éditions, les changements d’énonciation dans le portrait de Philémon témoignent également de ce déséquilibre des valeurs, de l’absence d’harmonie du grand siècle. Seule la voix du sage, audible grâce au talent de l’artiste, qui rend cohérent l’ensemble du portrait et rappelle l’exigence de vérité et de justice nécessaires à la cohésion du monde.

Pour La Bruyère, le monde est un éternel spectacle, tout commence donc par le regard, « il faut voir » dit-il. La Bruyère met son lecteur dans la place du spectateur. Tout le monde aime voir des images, c’est dans la nature humaine. Grâce aux images pittoresques du portrait de Philémon, La Bruyère fait plaisir au lecteur-spectateur. Le spectacle des bijoux et des habits, de ces « choses si précieuses » suscite la curiosité du lecteur comme celle de l’homme sage. Mais La Bruyère qui juge qu’il faut plaire pour instruire, souhaite aider son lecteur à regarder les images et à les décrypter pour savoir ce qu’elles cachent. Philémon n’incarne aucune idée profonde, son numéro d’acteur ne devrait pas susciter l’admiration mais la critique. La Bruyère montre que l’intérêt du moraliste peut se porter sur tout, il ne néglige aucun des aspects de la vie quotidienne. S’il aime les belles choses, « le travail de l’ouvrier », il s’intéresse également à Philémon que négligeait le premier interlocuteur. Alors que celui-ci affirmait « je vous quitte de la personne », La Bruyère développe son portrait et nous livre ainsi après observation la signification morale dans le dernier paragraphe. Le moraliste incite ainsi le lecteur à accorder une grande attention à la réalité, rappelle que l’observation est première, avant toute analyse et toute conclusion, c’est seulement à la fin qu’il est possible de généraliser. Cette démarche, modeste, chaque lecteur doit pouvoir la réaliser, telle est l’ambition de La Bruyère.

Le tableau dépeint par La Bruyère est sans illusions mais non désespéré. Si aucune leçon de morale ne conclut le portrait, La Bruyère éprouve cependant le besoin de réveiller ses contemporains « Tu te trompes » et ses lecteurs qu’il invite à jouir du spectacle du monde, source d’étonnement « Vous m’inspirez enfin de la curiosité ». Il y a de l’optimisme dans la façon dont La Bruyère s’adresse à son lecteur qui devient complice.

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