Amphitryon

Question1

Les quatre extraits à étudier sont tous des dialogues capitaux de la pièce de théâtre dont ils sont tirés puisqu’il s’agit d’un moment crucial de choix dans les deux tragédies, Bérénice et Polyeucte, de la révélation finale d’une imposture amoureuse dans Les Caprices de Marianne et Cyrano de Bergerac. Ces dialogues impliquent tous deux personnages principaux de la pièce, un homme et une femme, liés par un amour réel (Bérénice), conjugal (Polyeucte), supposé (Marianne) ou masqué (Cyrano). L’issue de chacun de ces dialogues va impliquer un bouleversement soit par la révélation d’une vérité cachée jusqu’alors-le stratagème amoureux-soit par une prise de décision irrévocable qui s’oppose à des engagements d’amour passés. Le spectateur qui s’interroge sur l’issue du dialogue, la vérité révélée, la décision prise, ressent la grande tension dramatique de ces scènes.

Les liens unissant les personnages sont très forts : Pauline a renoncé à Sévère et épousé Polyeucte qui l’aime pour obéir à son père, la passion partagée qui unit Bérénice et Titus pourrait entraîner la mort si elle était brisée, Marianne a fini par vaincre ses réticences pour l’amour d’Octave, Roxane a cru toute sa vie aimer Christian, ses discours et sa lettre alors que Cyrano caché derrière les soufflait. Dans chacun des cas le lien est remis en question : par un amour plus haut, celui de Dieu (Polyeucte), par une raison d’Etat (Titus), la fidélité à l’ami tué (Octave) et par la révélation de la vraie identité de l’auteur des lettres (Cyrano). Les personnages sont tiraillés et résistent à cette remise en cause de leur passé, comme le souligne dans tous les textes, l’incessant va et vient entre passé et présent. Ainsi Bérénice qui dit accepter la décision de Titus « Je ne dispute plus », « pour jamais, adieu… » continue pourtant de lui parler et de lui rappeler sans cesse leur heureux passé, remet en question les dires passés de Titus en insistant sur l’identité de « cette même bouche ». Le discours de Roxane qui n’est presque fait que de répétitions de fragments de phrases, « Comme vous la lisez…cette lettre », « D’une voix », « C’était vous », souligne combien la révélation de la vérité la bouleverse. Pauline finit par crier à Polyeucte « Tu ne m’aimas jamais », tandis qu’Octave ne fait que parler de Coelio et dit renoncer au monde, « Adieu ». Ce déchirement augmente d’intensité au fur et à mesure de la scène comme le montre l’accélération du rythme dans Cyrano et dans Polyeucte. Après de longues répliques, les échanges entre Pauline et Polyeucte se font plus rapides, en utilisant la stichomythie, et la construction en anaphore, « au nom de cet amour », « c’est peu de », « tu préfères », qui témoignent de l’intensité du conflit.

D’autre part, la proximité ou l’imminence de la mort augmentent la tension dramatique des textes. Coelio vient de mourir et Octave et Marianne sont séparés sur scène par son tombeau, Cyrano est mourant et la venue de la nuit sur laquelle insistent les didascalies, « le crépuscule commence à venir », « l’ombre augmente », « dans l’ombre complètement venue », dramatise l’imminence de son décès. Polyeucte va bientôt mourir, Bérénice va bientôt partir, le respect de l’unité de temps, restreignant la durée de l’action à vingt-quatre heures, intensifiant la tension. L’attente du spectateur est portée à son comble dans ces scènes par la non résolution du conflit (Polyeucte), par le retardement de la prise de décision, par la résistance de Cyrano et d’Octave de répondre aux questions de Roxane et de Marianne.

Chacune de ces scènes est donc extrêmement tendue.

Question 2

Molière donne à cette scène de conflit conjugal entre Cléanthis et Mercure, sous les traits de Sosie, une tonalité comique qui tend vers le burlesque en raison du sujet traité, du contraste entre les personnages, une mortelle, épouse frustrée très en colère et un dieu qui joue le vieux mari fatigué aspirant au repos. Les multiples interpellations, les nombreuses interrogations et exclamations et aussi la versification particulière choisie par Molière, traduisent ces oppositions, ces contrastes. Dans l’écriture de cette scène, Molière opte pour des vers irréguliers, alterne les alexandrins et les octosyllabes, « Le beau sujet de fâcherie ! / Nous avons tant de temps ensemble à demeurer ». Si dans ses pièces franchement farcesques, comme Les Fourberies de Scapin, Molière écrit en prose, il choisit ici une versification sinueuse qui amplifie les contrastes, génère des réparties cocasses et provoque le rire. Molière choisit de préférence des vers courts, hachés et vifs pour Cléanthis, « Regarde, traître, Amphitryon » pour souligner sa rage, et des alexandrins plus posés pour Mercure, « Nous avons tant de temps ensemble à demeurer », pour renforcer l’effet de lassitude. La versification permet également de rendre les chutes de fin de répliques plus brutes, « Pour leur faire avaler l’usage des galants », « Moins d’honneur, et plus de repos ». Même si la versification est irrégulière, originale, le rendu reste parfaitement cohérent, le sens est limpide, ce qui est essentiel pour faire rire.

Commentaire

Homme de théâtre complet de l’époque classique, Molière a écrit, mis en scène et joué dans ses propres créations qui continuent d’être partout représentées aujourd’hui. Jean-Baptiste Poquelin dit Molière écrit en 1661 sa première pièce pour Louis XIV, Les Fâcheux, une comédie ballet qui marque son entrée à la cour du Roi-Soleil, pour qui il écrira quinze pièces. Amphitryon, écrite en 1668 n’en fait pas partie. L’Amphitryon de Molière emprunte son sujet à la pièce du même nom de Plaute, auteur romain antique du IIIe siècle avant Jésus-Christ, qui s’inspire lui-même d’un mythe thébain. Molière est ainsi fidèle à l’imitation antique valorisée à l’époque classique. Mais alors que Plaute définit son Amphitryon comme une « tragicomoedia », Molière annexe sa pièce dans le domaine de la pure comédie, mêlant mortels et dieux, jouant sur tous les registres du comique, du burlesque à la préciosité galante, en s’appuyant sur une versification très souple, avec des vers de mètres différents. La scène 4 de l’acte I, que nous allons étudier, se situe à la fin de l’acte d’exposition après que Jupiter est descendu sur Terre, sous les traits d’Amphitryon, pour séduire Alcmène, son épouse, accompagné du dieu Mercure, qui prend l’apparence de Sosie pour le plaisir de composer un personnage. Cette scène se déroule après les adieux passionnés de Jupiter à Alcmène, premiers rôles de la pièce, et au moment où Mercure s’apprête à le rejoindre. Il s’agit d’un dialogue conflictuel entre les seconds rôles, Mercure qui veut partir et Cléanthis, servante d’Alcmène et épouse de Sosie, qui le retient en lui demandant des marques d’amour. Mercure, déguisé en Sosie, se joue de Cléanthis, ce qui entraîne un quiproquo, sur lequel se base la scène. Comment Molière intègre-t-il une réflexion profonde sur le bonheur de jouer la comédie dans une scène de conflit conjugal comique mêlant des hommes et des dieux, tout en soulevant des questions éternelles ? Nous montrerons tout d’abord qu’il s’agit d’une scène de conflit conjugal, tournée de façon comique. Puis, nous verrons que le rire permet sans peser de s’interroger sur l’incompatibilité entre l’amour, le mariage et le temps qui passe et met en lumière l’intérêt de Molière pour la condition féminine. Enfin, nous soulignerons combien cette scène évoque le bonheur de faire du théâtre, d’inventer et de se déguiser.

Cet extrait de la scène 4 entre Cléanthis et Mercure qui marque la fin de l’acte d’exposition est une scène de conflit conjugal entre une mortelle et un Dieu déguisé sous les traits de son mari. Cléanthis s’insurge de la façon dont Mercure, qu’elle croit être Sosie son époux, la quitte : « Quoi ? c’est ainsi que l’on me quitte ». Mercure veut partir sans s’éterniser mais Cléanthis, frustrée, le retient en ouvrant les hostilités. Ayant assisté aux « galants adieux » de Jupiter, sous les traits d’Amphitryon, à l’adresse d’Alcmène, elle souhaiterait que Mercure se comporte envers elle pareillement. Mercure qui entend bien que Cléanthis souhaite qu’il fasse comme Amphitryon, lui rappelle que celui-ci est parti, et que par conséquent elle ne peut vouloir qu’il reste : « Ne veux-tu pas []/ que d’Amphitryon j’aille suivre les pas ». Mais Cléanthis qui ne manifeste ni inquiétude, ni tristesse au départ de Mercure/Sosie, ne cherche pas précisément à l’empêcher de partir, mais réclame comme un dû, étant « femme d’honneur », des adieux passionnés. Cléanthis envie sa maîtresse, qu’elle croit être aimée par son mari, tandis que Mercure, son supposé mari, ne lui porte aucune attention : « rougis là-dessus du peu de passion / Que tu témoignes pour ta femme ».

Cette scène de ménage qui s’inscrit dans l’imminence du départ de Mercure, comme le signale la didascalie « Mercure veut s’en aller », est traitée par Molière sur le mode comique. Se surajoutant à la situation de quiproquo, le comique de cette scène repose sur deux éléments principaux, le crescendo de la colère de Cléanthis et le contraste qui existe entre sa fureur et la lassitude du Dieu Mercure. La colère de Cléanthis est grandissante au fil des répliques de Mercure, car chacune de ses réponses est prétexte à un nouvel éclat, à un nouveau reproche. Au lieu de la calmer les réponses de Mercure ne font que raviver sa colère en ne satisfaisant pas ses désirs. Cléanthis réitère ses revendications insatisfaites, empêchant ainsi Mercure de partir rejoindre Jupiter. Cléanthis attaque Mercure d’entrée de jeu en l’interpellant familièrement, « Quoi ? », « avec cette brusquerie, / [] de moi te séparer ! », « partir ainsi d’une façon brutale » et emploie même des insultes à l’égard de celui qu’elle croit être Sosie, « Traître », « perfide », « pendard », insultes qui s’attaquent à l’honneur de Mercure et qui augmentent d’intensité. Ces insultes tirées du registre familier voire grotesque créent un comique farcesque auquel succombe le lecteur/spectateur qui sait tout à la fois que Cléanthis ignore s’adresser à un Dieu et que celui-ci est effectivement un imposteur qui se joue d’elle. Le caractère irréconciliable de leur demande réciproque par exemple en ce qui concerne la douceur est également comique. Chacun exige de la douceur de l’autre sans pouvoir l’obtenir. Cléanthis se plaint de l’absence de mots doux de la part de Mercure qui la quitte « Sans [lui] dire un seul mot de douceur pour régale ! », mais elle devient si furieuse que Mercure au beau jeu de lui reprocher son manque de douceur : « la douceur d’une femme est tout ce qui me charme », alors même que ces propos vont accroître la colère de Cléanthis. Il y a une contradiction comique entre les souhaits de Cléanthis et l’état dans lequel elle se trouve. De même, est également comique le contraste existant entre son état survolté et la lassitude de Mercure, qui lui rappelle que le rôle de jeunes premiers amoureux n’est plus de leur âge, qu’il est « trop barbon pour oser soupirer », qu’ils sont « vieux mariés » et qu’ « il est certain âge où tout passe ».

Le comique, voire le burlesque de cette scène s’exprime à travers un dialogue rythmé dans lequel les répliques fusent. La vivacité, la colère de Cléanthis se traduisent par des questions en rafales et des exclamations qui, dans l’attente d’une réponse apaisante, jamais obtenue, retiennent Mercure, « c’est ainsi que l’on me quitte ? », « Sans me dire un seul mot de douceur pour régale !» A cela se rajoute des interpellations « Quoi ? », « Mais quoi ? » et des impératifs « Regarde », « Vois », « rougis » qui marquent la volonté de Cléanthis d’impliquer Mercure tandis que celui-ci veut partir. Le crescendo dans l’expression de Cléanthis, « c’est ainsi que l’on me quitte ?», « avec cette brusquerie / [] de moi te séparer ! », « partir ainsi d’une façon brutale », et le caractère haché de ces répliques très courtes, parfois nominales, « Mais avec cette brusquerie / Traître, de moi te séparer ! » contraste avec les réponses posées, raisonnables et molles de la part de Mercure qui s’exprime par des alexandrins au rythme attendu et au contenu diamétralement opposé à celui que suggèrent l’attitude et les attentes de Cléanthis : « Nous avons tant de temps ensemble à demeurer », « Et depuis un long temps nous nous sommes tout dit ».

Cette scène de conflit conjugal est écrite avec une tonalité comique reposant sur l’incompatibilité d’humeur et de désirs des personnages, des hommes et des femmes, des mortels et des Dieux. Mais par le biais de ce rire, Molière évoque et soulève des questions plus sérieuses.

Par-delà leur dimension comique, les répliques de Mercure, mettent en lumière la double incompatibilité de l’amour, du désir avec le mariage d’une part, le temps qui passe et la vieillesse d’autre part. Pour Mercure, le désir est passager et ne peut être ressenti qu’à un certain âge, « Il est certain âge où tout passe ». A l’inverse d’Amphitryon et d’Alcmène, jeunes mariés « encore amants », il juge que Cléanthis et Sosie dont il joue le rôle, ne peuvent plus se permettre « des fariboles » à leur âge et après quinze ans de mariage : « ce qui leur sied bien dans ces commencements / En nous, vieux mariés, auroit mauvaise grâce ». Mercure qui se décrit comme « trop barbon pour oser soupirer » pense qu’ils seraient tous deux ridicules « attachés face à face / A pousser les beaux sentiments ! » et qu’ils «feroi[ent] crever de rire ». Il n’ose cependant être ouvertement goujat avec Cléanthis qui persiste à « espérer / qu’un cœur auprès [d’elle] soupire » et répond en se défilant « je n’ai garde de le dire », réplique à double sens, qui accrédite le fait que Cléanthis est « hors d’état » de plaire tout en paraissant le nier. De l’incongruité, du ridicule de l’attente de Cléanthis inconsciente de son âge, de son statut de vieille femme mariée de longue date, mis en lumière par Mercure, naît le rire. Mais Molière ne révèle-t-il pas également par ce biais la dureté de la condition féminine au XVIIe siècle ?

Alors qu’Amphitryon se couvre de gloire à la guerre, que Sosie, son valet en recueille les retombées, que les hommes et les Dieux, les amants et les maris s’éloignent, conquérants et libres , les femmes, jeunes ou vieilles, mariées ou amantes, restent à attendre leur retour sans pouvoir profiter des plaisirs de la vie, prisonnières des contraintes imposées par la société, obligées à la vertu, à la fidélité. Molière souligne également qu’il est bien plus douloureux de vieillir pour une femme. Alors que les hommes âgés peuvent espérer profiter de l’attention de jeunes femmes entretenues, dépendantes financièrement : « De ces femmes aux beaux et louables talents, / Qui savent accabler leur mari de caresses » même si cette attention est intéressée, « pour leur faire avaler l’usage des galants », il est sous-entendu que pour les femmes, la vieillesse est synonyme d’une absence d’attentions, de tendresse de la part des hommes, « suis-je hors d’état, [] d’espérer / qu’un cœur auprès de moi soupire ». L’expression « hors d’état » éclaire brutalement la colère désespérée de Cléanthis qui sait que dans la société une femme âgée ne vaut guère mieux qu’un objet périmé ou cassé, bon à rien, dont on se détourne alors que l’homme peut encore être flatté pour ses revenus.

Ce dialogue qui repose sur l’incompatibilité des points de vue entre un Dieu et une femme mortelle pose aussi la question du conflit entre le plaisir et la vertu. Mercure, immortel qui dispose de « tant de temps », souhaite partir sans s’attarder, sans se fatiguer à jouer la comédie de l’amour, « où veux-tu que mon esprit / T’aille chercher des fariboles ? » car tel est son bon plaisir. A l’inverse, Cléanthis, mortelle et femme, peut-être « hors d’état » de plaire, n’a d’autre possibilité que d’opter pour des choix vertueux. Elle reste fidèle à son mari, même pendant ces longues absences ce qu’elle juge au moins respectable, « Mérites-tu, [] cet insigne bonheur / De te voir épouser une femme d’honneur ». « Ne sois point si femme de bien » lui répond Mercure, car « ta vertu fait un vacarme / Qui ne cesse de m’assommer ». Il conseille à Cléanthis d’être moins vertueuse puisqu’elle n’en tire que frustration, colère et « vacarme » afin de lui « romp[re] un peu moins la tête », de « cesse[r] de [l’] assommer » car il n’aspire qu’à « plus de repos ». Il juge Cléanthis « trop honnête » et lui déclare même ne pas être choqué par celles qui font « usage [de] galants » puisque tel est leur plaisir et qu’elles accordent ainsi « tendresses » et « caresses » à leurs maris. Mercure insiste en parlant de « mal d’opinion », la traitant indirectement de sotte puisqu’elle juge qu’il serait mal de prendre un amant car on la jugerait mal. Mercure ne pense qu’à son bon plaisir tandis que Cléanthis s’inquiète en premier lieu de son « honneur », de l’image que l’on aura d’elle. Molière, par le biais de Mercure, dieu impertinent qui blâme de « trop bien vivre », se moque gentiment de Cléanthis la « trop » vertueuse, qui clame haut et fort accorder « un insigne bonheur » mais revendique son dû avec colère. Il dit également que seuls « les sots » accordent trop d’importance à l’opinion des autres avant d’agir.

Si Molière soulève des questions telle que celle de la condition des femmes qu’il développera notamment dans L’Ecole des femmes, le thème essentiel de son Amphitryon que l’on retrouve exposé dans cette scène est une réflexion sur le bonheur de jouer la comédie, de se déguiser, de faire du théâtre.

Cette scène est basée principalement sur un quiproquo mis en place par Molière, quiproquo qui résulte du déguisement de Mercure en Sosie, la didascalie de début de scène indiquant les personnages présents précise « Mercure (sous la forme de Sosie) ». Mercure qui se joue de Cléanthis, persuadée de parler à son époux Sosie, n’est pas le seul Dieu à prendre une apparence humaine dans la pièce, Jupiter aussi comme l’indique l’en-tête, prend quant à lui la forme d’Amphitryon pour séduire Alcmène. Contrairement à Jupiter, Mercure ne se déguise pas dans un but précis mais juste pour le plaisir du jeu, de l’exercice de composition, il n’essaye pas de s’identifier absolument à Sosie. Par l’intermédiaire de ces personnages divins qui prennent un tel plaisir à se déguiser, à entrer eux-mêmes dans la peau d’autres personnages, en profitant ainsi dans le cas de Mercure, pour générer des situations cocasses, Molière montre combien il est plaisant pour des acteurs de se déguiser au théâtre, combien il est plaisant d’entrer dans la peau de personnages. L’acteur qui joue Mercure, déguisé en dieu Mercure, doit prendre un autre déguisement, celui de Sosie pour cette scène. Il y a donc un jeu sur les déguisements. Pour jouer un personnage, l’acteur se déguise pour mieux rentrer dans la peau de son personnage. Un mortel peut ainsi incarner un Dieu et jouer à agir selon son bon plaisir, et un Dieu peut selon son bon plaisir se déguiser en homme, ce qui ne peut se faire qu’au théâtre. Molière, lui-même comédien dans la plupart de ces pièces, a joué le rôle de Sosie dans Amphitryon et sait combien se déguiser, prendre une autre identité que la sienne pendant le temps de la représentation peut procurer du plaisir. Dans cette scène, Mercure joue au théâtre devant Cléanthis créant ainsi une mise en abyme, il n’hésite pas à tromper Cléanthis en lui racontant des « fariboles » tout en lui affirmant que son esprit ne peut en trouver, « où veux tu que mon esprit / T’aille chercher des fariboles ». Le quiproquo permet également de créer une complicité entre le lecteur/spectateur et les comédiens/personnages autre que Cléanthis, car ils savent que le personnage en scène est Mercure.

Mercure n’hésite pas à tromper Cléanthis en lui racontant des « fariboles » tout au long de la scène alors qu’il lui affirme que son esprit ne pourrait les concevoir. Il ne cesse d’inventer pour le rôle de composition qu’il tient, répliques et sentences. De même, Cléanthis fait surgir dans le dialogue saynètes et personnages fictifs qui n’existent pas dans la réalité de la pièce et auxquels les lecteurs/spectateurs n’auraient pas pensé, « ces femmes aux beaux et louables talents », diamétralement opposées à Cléanthis. Elle illustre ses propos pour rendre ces femmes plus vivantes et le spectateur n’a nul mal à les imaginer « accabler leurs maris de caresses » ou usant de « galants ». Cléanthis qui se plaint de la brusquerie du départ de Mercure et se désole de l’absence de mots doux « pour régale », ne demande-t-elle pas simplement qu’il lui raconte des histoires, qu’il lui joue la comédie de l’amour pour adoucir la séparation ; elle n’exige pas une vraie « passion » mais souhaiterait pouvoir endosser une fois les habits du premier rôle voire simplement de se sentir choyée par Mercure comme les maris qu’elle évoque qui apprécient les « fausses tendresses ». Le plaisir de l’imagination est ainsi mis en lumière et déployé à tous les niveaux de la scène.

Cette scène met en lumière tous les plaisirs du théâtre, celui de jouer, celui de créer des histoires, celui de mettre en scène. Ce plaisir n’est pas réservé à l’auteur, ni aux personnages car la scène est si suggestive que le lecteur de la pièce peut sans problème faire naître un monde de sa lecture pour illustrer la scène, se représentant Mercure qui essaie de s’éloigner de Cléanthis qui le retient en le tirant, ou en se plaçant devant lui pour l’empêcher d’avancer. D4autre part, Molière n’intègre que deux didascalies de mise en scène, « Mercure veut s’en aller » et « Mercure s’en va » et ne fait aucunement référence au décor, ni aux costumes des personnages, laissant ainsi une grande part d’imagination aux metteurs en scène. Le théâtre s’invente au fil des représentations.

Dans la critique de L’école des femmes, Molière se demande « si la grande règle de toutes les règles n’est pas de plaire, et si une pièce de théâtre qui a attrapé son but n’a pas suivi un bon chemin ». Amphitryon n’est pas la pièce de Molière la plus connue, ni la plus jouée, mais elle est quand même considérée comme faisant partie du répertoire pour son charme unique et sa magie originale qui fascine les spectateurs. Molière a donc atteint son but, en faisant rire les gens, de nos jours encore, et respecté ce qu’il considère comme la plus grande des règles.

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